Tango Pasion aux Folies Bergère, c’est la rencontre percutante entre deux fantasmes modernes et urbains, dont la fusion est d’autant plus saisissante qu’elle paraît évidente au vu de l’histoire de ces deux univers. La scène mythique de la rue Richer accueillait les premières revues de music-hall à Paris quand les premiers pas de tango s’esquissaient en Argentine, à la fin du XIXe siècle. Maturant lentement, s’enrichissant et se métissant au fil des années, la danse et la salle connaissent toutes deux leurs heures de gloire au milieu du XXe siècle. Quoi de plus naturel alors de les réunir à l’aube du XXIe pour un spectacle aussi magique et époustouflant que délicieusement rétro?

Ce sont donc les Folies Bergère qui accueillent jusqu’au 17 février la troupe de Tango Pasion, forte de 20 ans de succès et de tournées mondiales. Le spectacle en effet est ébouriffant. Il commence par une première partie très "Broadway", mettant en scène des danses scénarisées, en costumes années 40 dans un décor de "cafetin" de Buenos Aires. L’idée fait son effet, l’ambiance s’installe. Mais décidément, la tension du tango n’est pas faite pour s’accommoder des codes mille fois revus de la comédie musicale, et l’alchimie n’opère qu’à moitié. Trop d’histoires et de chorégraphies de masse auraient empâté la nervosité propre au tango, trop de duels dansés et de jeux de séduction sans jamais prononcer une seule parole nuiraient à la cohérence d’une véritable narration. Le résultat en est une indicible impression en demi-teinte quand le rideau tombe, entre le plaisir du dépaysement et la conviction frustrée de ne pas avoir vu tout ce qu’il y aurait à voir. La question s’entend même à quelques fauteuils de distance : "c’est déjà fini?"
Heureusement, la scène se découvre pour un deuxième acte virtuose et envoûtant. Les couples ont quitté leurs costumes d’époque et c’est désormais un festival de vestons noirs, chaussures vernies, jupes fendues ou plissées, dos nus, jambes qui se dévoilent, escarpins qui virevoltent, noir, rouge et noir encore, mat ou pailleté. Le vertige monte avec les pas qui se croisent et se décroisent, qui se mêlent autour de ces corps qui s’enserrent et se repoussent. Le miracle de cette sensualité bouillonnante mais contenue opère pleinement, le public est grisé, vit l’espace d’une heure au rythme des figures parfois troublantes, parfois spectaculaires des danseurs.
Un gros bémol, néanmoins. La sonorisation dégoûtante qui nous fait murmurer "ils auraient au moins pu mettre un vrai orchestre au lieu d’un CD, tout de même" alors que l’instant d’après le décor se soulève pour laisser apparaître… le Sexteto Tango Passion, pourtant très bon dans son interprétation des plus grands classiques du genre!
Car oui, on ne va pas voir Tango Pasion pour les seuls danseurs. Le spectacle ne serait rien sans les musiciens de Gabriel Merlino et la voix de Vanina Sol Tagini (qui nous fait d’ailleurs découvrir abasourdis que "La Foule" d’Edith Piaf est à l’origine une chanson argentine…) et c’est toute cette troupe ensemble que le public essoufflé applaudit à tout rompre quand le rideau tombe.
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